Ce fut un matin de janvier, un simple appel et pourtant…
« Allo ?
- Natanael ? Salut c’est Lucie !
- Lucie ???
- Oui Lucie ! La fille d’hier soir, la petite brune !
- Quelle fille brune, quoi hier soir ???
- …
- D’abord, je ne m’appelle pas Natanael et je ne vois pas de quoi vous me parlez ! Vous avez dû faire une erreur !
- Ah, bizarre… Votre numéro, c’est bien le 514 345 7334 ?
- Oui… c’est bien ça… mais il doit s’agir d’une erreur !
- Bon…excusez-moi… au revoir !
- Au revoir. »
Lucie ? Je ne connais pas de Lucie moi ! C’est con, elle avait une voix sexy ! J’aurais peut-être dû essayer de lui parler plutôt que de l’envoyer promener… mais bon, qu’est-ce que j’aurais bien pu lui dire ?
Valérian reprit le chemin de sa salle de bains, il avait besoin d’une bonne douche chaude pour se réveiller, la soirée d’hier avait été bien arrosée avec ses amis. Il poussa le rideau de la douche et fit couler l’eau. Le restau avait été sympa, les discussions animées, comme d’habitude, mais il sentait toujours ce poids en lui, ce vide qui l’avait toujours accompagné. Cette impression d’être parmi les autres mais si loin d’eux. Il se mit à pleurer, ses larmes chaudes se mêlant au jet de la douche.
Il prit son blouson, son préféré, il ramassa ses clés et sortit. Il marcha, le col relevé pour protéger sa gorge du froid, et traversa le parc Lafontaine. Il arriva enfin au bar où l’attendait Betty.
« Salut Val ! Comment ça va ?
- Salut Betty ! Ça roule et toi ?
- Super ! C’était sympa notre soirée hier hein ?! Dis donc, tu t’es déchaîné !?
- Comment ça déchaîné ?
- Bein oui, avec les filles qui étaient à côté ! Tu sais bien, la petite brunette et l’autre, la belle rousse !
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Aller ! Ne sois pas si modeste, qu’est-ce que vous avez fait après notre départ ?
- Mais qu’est-ce que tu racontes ?!
- T’es chiant Val ! Quand tu veux pas parler de tes histoires, t’es vraiment chiant ! Ça sert à quoi d’avoir des amis ???
- …
- Bon ok, je vois que ça ne sert à rien d’insister, passons à autre chose ! »
L’après-midi s’était écoulé et pendant que Betty lui parlait, Valérian avait une étrange sensation, comme si quelque chose allait arriver. Il savait que c’était là, prêt à surgir, mais il ne savait ni où ni quand. Il ne pouvait pas en parler avec Betty, elle ne comprendrait sûrement pas. Et même lui ne saurait comment lui expliquer.
Valérian rentra chez lui par la rue Saint-Denis et remonta jusqu’à Mont-Royal. Il aimait bien cette rue car elle était toujours animée, même la nuit. Ça lui rappelait un peu Paris sauf qu’ici il se sentait mieux, peut-être enfin chez lui.
Cette nuit-là avait été plus agitée que les autres. Il se réveilla avec en tête des images confuses, défilant à toute vitesse. Des formes et des couleurs se succédant, lui faisant presque perdre l’équilibre. Il resta allongé un instant, le temps que tout se calme dans son esprit.
J’ai dû manger une saloperie, je savais bien que cette sauce était trop vieille ! J’aurai dû suivre mon feeling !
Il se leva enfin et se rendit dans la cuisine pour se préparer un thé quand il aperçut quelque chose qui l’intrigua. Son petit-déjeuner était prêt, de la fumée se dégageait du bol et une gaufre était posée juste à côté. Le malaise le reprit, il dut retourner s’allonger. Les images réapparurent dans sa tête et des sortes de flashs surgirent. Il vit une forme qui semblait tomber sur un sol et entendit un bruit strident dans son crâne. Il perdit connaissance.
Il se réveilla, deux heures plus tard, déboussolé. Il regarda sa montre, il était presque onze heures. Il se souvint qu’il devait passer chez son propriétaire pour lui apporter le chèque de janvier, car il était en retard sur le loyer. Il s’habilla donc et se rendit rue Brébeuf, juste à côté de chez lui. Son propriétaire, Monsieur Brigant, lui ouvrit la porte, étonné.
- « Bonjour Valérian !?
- Bonjour Jean ! Je viens vous payer le loyer, je suis venu avec un chèque !
- C’est super mais vous êtes bien en avance ce mois-ci ! C’est un peu tôt pour février, non ?
- Février ? Mais non ! C’est pour janvier, vous savez bien, le mois que je vous dois !
- Mais qu’est-ce que vous racontez Valérian ! Vous êtes venus hier m’apporter votre chèque de janvier !?
- …
- Vous êtes sûr que ça va ? Vous n’avez pas l’air dans votre assiette !
- Heu… je crois que j’ai mangé un truc qui ne passe pas… Bon, je vais rentrer me reposer, j’ai dû chopper une gastro ou une grippe ! Bon bein… à bientôt alors, bonne journée !
- Bonne journée Valérian ! Restez au chaud, ça vous fera du bien ! »
L’étrange sensation de la veille se fit de nouveau ressentir. Il se préparait quelque chose d’important, il le sentait et il se mit à frissonner de peur. Il rentra chez lui et prit le courrier dans sa boîte à lettres. Il y trouva un petit mot sur lequel on devinait une écriture griffonnée à la main. Intrigué, il le déplia et lut : « Bonjour Natanael, c’est Lucie. Tu sais, la copine de Liane. On s’est rencontré au restaurant avant-hier soir et ensuite tu es partis avec Liane. Une serveuse de chez Lucio m’a dit qu’elle te connaissait, elle m’a donné ton adresse. Je suis inquiète car je n’ai pas de nouvelles de Liane : peux-tu m’appeler au 514 453 6756 ? Tu sais peut-être où elle est et peut-être que vous êtes toujours ensemble ? À très vite ! Lucie. »
Valérian n’en revenait pas. Il se disait que ce devait être une farce, peut-être une ex qui voulait le faire flipper, le faire tourner en bourrique. Il se décida donc de rappeler cette Lucie et il était bien décidé à faire cesser cette plaisanterie !
- « Allo ? Lucie ?
- Natanael !!!
- Bon Lucie, maintenant, tu arrêtes tes conneries, j’ai bien reçu ton petit courrier mais la plaisanterie a assez duré ! À quoi tu joues avec moi ???
- Natanael, sais-tu où est Liana ?
- Mais bon dieu, je m’appelle Valérian ! Valérian ! Y’a pas de Natanael ici, y’a jamais eu de Natanael !
- Mais si, c’est toi, arrête de me faire marcher maintenant !!! J’ai parlé à une serveuse de chez Lucio et quand je lui ai demandé si elle te connaissait, après t’avoir décrit, elle m’a dit que tu étais un habitué, que tu venais souvent avec ta bande d’amis et elle a même retrouvé ton adresse sur son carnet de livraisons à domicile ! Alors tu vois !
- Mais merde à la fin Lucie ! Je ne te connais pas et je ne connais aucun Natanael ! Dois-je te le dire en chinois !!! Arrête de m’emmerder avec tes histoires et ne me rappelle plus jamais !
- Tu ne t’en tireras pas comme ça ! Je sais que c’est toi, je ne suis pas folle encore ! Tu es partie avec Liana et maintenant je n’ai plus aucune nouvelle d’elle ! Dis-moi où elle est ! Si c’est elle qui te demande de ne pas me le dire, dis-lui que je m’inquiète, qu’elle fait ce qu’elle veut de sa vie mais j’ai juste besoin qu’elle me rassure, c’est tout ! Alors vous avez mon numéro, salut, moi j’en ai marre qu’on se foute de moi !
- … ».
À peine raccroché, le téléphone se mit à sonner.
« Quoi encore ! Je croyais que tu ne voulais plus me parler ?
- Quoi ? Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis bien chez Monsieur Natal ?
- Euh… pardon ! Oui, c’est moi… Ah ! Monsieur Brigant ! Désolé, j’ai cru que c’était quelqu’un d’autre !
- Ah, ok ! Bon dîtes-moi, je vous rappelle car j’ai oublié de vous dire une chose tout à l’heure.
- Oui, je vous écoute…
- Pour le colocataire dont vous m’aviez parlé avant-hier, vous savez votre ami Natanael, pas de souci ! Je suis ok et je vous ferai une modification de bail ainsi que des quittances à vos deux noms.
- Oups… quoi ? Vous me parlez de quoi Monsieur Brigant ?
- Bon, je vois que vous n’allez toujours pas mieux ! Je vais vous laisser vous reposer, de toute manière je vous dépose votre nouveau bail dans votre boîte. Allez, bonne soirée et reposez-vous bien !
- … ».
Valérian lâcha le combiné et devint pâle. Il eut juste le temps de s’accrocher au rebord de son lit pour ne pas s’effondrer à terre. Il se remit à avoir des visions et cette fois, une scène beaucoup plus claire lui apparut : le visage d’une femme rousse, déformé par la peur et l’angoisse. Un bruit strident, ce même bruit qu’il avait entendu la veille, se fit entendre. Des éclairs blancs interrompirent cette scène et il perdit conscience.
À son réveil, son crâne était douloureux. Valérian prit deux comprimés de paracétamol et les avala d’un trait à l’aide d’un grand verre d’eau. Son esprit était confus et il n’arrivait pas à se concentrer suffisamment pour formuler une seule idée. Alors il alla sur son ordinateur pour mettre un peu de musique, Dominique A. Puis il s’assit dans son fauteuil orangé. Tout à coup, il fit un bond et fut parcouru d’un long effroi qui lui glaça le sang. Il courut à son Macbook, il fit disparaître la fenêtre d’Itunes qu’il venait d’ouvrir et il vit le dossier sur le bureau de l’ordinateur. N.A.T.A.N.A.E.L. ! Oui, aucun doute, ce nom Natanael était bien inscrit sur un dossier, là, sur le bureau de son ordinateur. Sa main tremblait, il double-cliqua sur le dossier et il vit des fichiers Jpeg à l’intérieur. Il en ouvrit un au hasard et une photo apparut. Ce qu’il vit le terrorisa et le pétrifia : le visage de la femme rousse, la même expression que dans sa vision. Il ne put s’empêcher de lâcher un non ! d’effroi. Il se prit la tête à deux mains et se laissa retomber dans son fauteuil. Il essaya de rassembler ses pensées pour tenter d’y comprendre quelque chose. Il avait besoin d’un support, quelque chose à quoi se raccrocher. Il se releva, alla chercher un calepin sur son bureau et prit un stylo. Il se rassit puis se mit à griffonner sur la première feuille. Il inscrivit le nom NATANAEL, en capitales. Il ne pouvait en détourner son regard, il le fixait et savait que ce mot était lié à cette prémonition qu’il ressentait ces derniers jours. Mais il avait beau réfléchir, il ne comprenait pas.
Valérian était perdu dans ses pensées, son regard errait dans les recoins de son appartement et s’attarda sur la table basse de son salon. Une boîte en carton y était posée. Cette boîte l’intrigua car il ne se souvenait pas de son contenu. Il se leva donc de son vieux fauteuil et alla la chercher. Il fouilla le fond de la boîte et sentit quelque chose de soyeux. Il porta à ses yeux sa découverte et reconnut des mèches de cheveux roux. Il paniqua et laissa s’échapper la boîte, faisant tomber les mèches sur le sol. Tout s’embrouilla, le vertige se fit plus grand que jamais. Il ne put s’empêcher de vaciller puis de tomber à terre, toujours conscient mais submergé par des flots d’images et de sons aigus.
Au bout de quelques minutes, ses visions s’organisèrent et laissèrent place à une scène cohérente. Il revit le visage de cette même femme rousse, mais un joli visage d’ange, rayonnant de bonheur. C’est comme si le temps s’arrêtait, tout était devenu immobile et silencieux. Il se voyait soudain, dans le reflet d’une glace, dans un lieu qu’il ne connaissait pas. Il se voyait, prenant la tête de la jeune femme dans ses mains et l’embrassant délicatement. Puis, portant sa main sur son flanc droit, il détachait un étui fixé à sa ceinture pour en ressortir un objet métallique brillant. Il demanda à la jeune femme de se reculer puis porta l’objet à hauteur de sa tête. Un bruit strident se fit entendre, ce bruit que font certains appareils photo numériques en s’ouvrant. Il appuya sur le bouton et une série de flashs se mirent à éclairer la pièce, fixant à tout jamais le visage de Liana, puisqu’il s’agissait d’elle.
Valérian ne comprenait pas, il sentait que ce qu’il voyait était vrai mais il ne reconnaissait pas cet homme dans la glace qui pourtant lui ressemblait. Puis les flashs cessèrent. Son double se rapprocha alors de Liana et se mit à lui caresser la gorge. Ses mains se portèrent autour de son cou et s’y attardèrent. Soudain, une expression de terreur s’empara du visage de la jeune femme. Cet homme qui quelques minutes auparavant l’embrassait amoureusement était maintenant en train de l’étrangler, le visage défiguré par le mal. C’en était trop pour Val, il perdit conscience et sombra.
Quand Valérian ouvrit les yeux, il ne reconnut pas l’endroit où il se trouvait. Autour de lui tout était blanc. Une forme imprécise se tenait devant lui. Le flou s’évapora peu à peu puis il vit un homme debout devant lui qui le regardait gravement.
« Que… que se passe-t-il ? Où suis-je ?
- Bonjour Monsieur Natal, vous êtes dans un hôpital.
- Un hôpital ? Pourquoi, que s’est-il passé ?
- C’est à vous de me le dire Monsieur Natal ! Nous vous avons ramassé chez vous, votre colocataire Monsieur Varil nous a prévenu.
- Quoi encore !!!
- Quoi encore !!! ?
- Écoutez… je ne sais pas ce qui se passe mais ma vie est bizarre depuis quelques temps. D’abord cette fille, Lucie, puis ce Natanael Varil… je… je… ».
Valérian s’effondra en sanglots et il n’arrivait plus à s’arrêter. L’inspecteur attendit qu’il se calme puis il lui dit : « Monsieur Natal, nous savons tout. Nous savons ce qui s’est passé, nous avons retrouvé le corps de cette jeune femme, Liana Lille, étranglée dans son appartement rue Duluth. Nous avons le témoignage de son amie Lucie Bel et celui de la serveuse du restaurant chez Lucio. Nous avons aussi retrouvé les mèches sur votre plancher et puis l’appareil qui a sans doute servi à prendre ces photos que nous avons retrouvées sur votre ordinateur. Heureusement, Monsieur Varil a eu la gentillesse de nous aider en préparant un dossier sur votre ordinateur. Il nous sera très facile de faire coïncider les empreintes se trouvant sur votre appareil avec celles retrouvées chez la victime ! Votre compte est bon Monsieur Natal ! Sur ce, vous êtes en état d’arrestation… »
L’inspecteur quitta la pièce. Valérian l’entendit chuchoter à l’oreille d’un policier. Il comprit que désormais chacun de ses mouvements serait surveillé.
Val laissa son regard flotter dans la chambre. Il vit un agenda posé sur la table, au pied du lit. Quelqu’un avait dû l’oublier ici, peut-être l’inspecteur. Il se leva sans bruit, prit l’objet puis retourna dans son lit. Il ouvrit le carnet. Sur la dernière page, les coordonnées de Natanael Varil étaient inscrites, les mêmes que les siennes. Mais cela ne le surprenait plus, cette fiction était devenue sa réalité. Il prit le petit crayon et il s’amusa à réécrire ce nom : Natanael Varil. Tout en le griffonnant, une idée lui vint. Ce prénom, Natanael, lui semblait bien proche de son propre nom, Natal. Il nota les trois lettres restantes N.A.E. puis écrit le nom V.A.R.I.L. Il ne lui fallut pas longtemps pour s’apercevoir que ces huit lettres, mises dans le bon ordre, pouvaient former son propre prénom, V.A.L.E.R.I.A.N.
Une forte chaleur lui saisit le ventre. Il était parcouru de spasmes. Son corps tremblait, rempli d’une énergie nouvelle. Ce fut comme une illumination, comme une intégration de son être. Il sentait enfin cette partie de lui-même, cette matière qu’il n’avait jamais pu rattraper. Cette sensation lui procura un bien-être incroyable et il en pleura de joie et de soulagement. Comment avait-il pu vivre si longtemps, amputé de lui-même ?
Tout devint fluide, tout devint évident. Il se souvint de chaque instant, il revécut tous ses moments d’absence. Il se revit télécharger les photos sur son ordinateur, il se revit téléphoner au commissariat. Il se revit, le poing serré dans la poche de son blouson, emprisonnant les mèches rousses. Il se revit descendre de chez elle, après l’avoir aimée puis détestée. Il se revit quitter la table de ses amis au restaurant et rejoindre les deux jeunes femmes qui lui souriaient. Leurs sourires étaient comme des promesses. Mais leurs sourires étaient comme un écho à sa propre misère, magnifiquement insupportable. Il se revit avec son propriétaire, lui parlant d’un ami imaginaire. Il se revit préparer son petit-déjeuner, les yeux vers nulle part…
Valérian prenait enfin conscience. Il avait laissé en suspens tant de questions, tant de terres intimes à l’abandon. Ces parties de lui-même n’avaient jamais trouvé la paix et elles surgissaient là pour réclamer leur dû ! Il comprenait combien il était tard, combien il était temps…
Puis il se souvint des mots qu’il formait, petit, sur cette table en bois. Il se souvint des lettres qu’il prenait plaisir à déplacer. Il se souvint qu’il s’inventait autant de noms que possible. Il avait à peine huit ans. Il se souvint du rêve. Il regardait la terre, d’en haut. Il se voyait, pleuré par ses parents, par sa famille. Il regardait sa vie lui échapper, spectateur de sa dissociation. C’est à cet instant-là qu’il mourut aux autres, qu’il mourut à lui-même.